
Infomaniak : ce data center suisse transforme la chaleur de l’IA en chauffage pour 6 000 logements
À Genève, Infomaniak a conçu un data center qui utilise l’électricité pour faire fonctionner ses serveurs, puis récupère la chaleur produite pour alimenter le réseau de chauffage urbain. Avec son infrastructure D4, l’entreprise suisse propose une réponse concrète à l’un des problèmes environnementaux du numérique : l’énergie consommée par les centres de données et la chaleur qu’ils rejettent.
Alors que l’essor de l’intelligence artificielle entraîne la construction d’infrastructures toujours plus puissantes, ce modèle pourrait inspirer d’autres projets en Europe. Mais derrière les performances annoncées, il reste une question essentielle : quelle est l’empreinte réelle d’un data center conçu pour valoriser son énergie ?
Un data center enterré au cœur de Genève
Inauguré en janvier 2025 à Plan-les-Ouates, dans le canton de Genève, le data center D4 d’Infomaniak se distingue d’abord par son intégration dans un écoquartier. Construit en sous-sol, il limite son impact visuel sur le paysage tout en accueillant les équipements nécessaires aux services cloud et aux calculs informatiques.
Mais sa principale particularité se trouve dans son système énergétique.
Dans un centre de données traditionnel, les serveurs consomment de l’électricité et dégagent de la chaleur. Cette chaleur doit être évacuée pour maintenir les équipements à une température de fonctionnement adaptée. Elle finit souvent dissipée dans l’atmosphère, alors qu’elle représente une source d’énergie potentiellement exploitable.
Infomaniak a choisi une autre approche : récupérer cette chaleur et l’injecter dans le réseau de chauffage à distance des Services industriels de Genève (SIG).
Selon la présentation officielle du projet D4, l’installation est conçue pour restituer jusqu’à 100 % de l’énergie électrique consommée sous forme de chaleur valorisable. À pleine capacité, elle doit fournir l’équivalent du chauffage de 6 000 logements en hiver.
Comment la chaleur des serveurs chauffe-t-elle des logements ?
Le principe repose sur une chaîne de récupération thermique.
Les serveurs produisent de l’air chaud, qui atteint environ 42 °C dans le système décrit par Infomaniak. Cet air traverse un échangeur thermique : la chaleur est transférée à un circuit d’eau sans que l’air des serveurs soit directement mélangé à l’eau du réseau de chauffage.
Des pompes à chaleur élèvent ensuite la température de l’eau jusqu’à environ 82 °C, afin de permettre son injection dans le réseau de chauffage urbain.
La chaleur devient ainsi une ressource utilisable pour les bâtiments environnants, au lieu d’être simplement évacuée.
Le système ne produit pas de l’énergie supplémentaire à partir de rien. Il valorise une énergie déjà consommée par les équipements informatiques, en lui donnant un second usage. Les pompes à chaleur nécessitent elles-mêmes de l’électricité, un élément à prendre en compte lorsqu’on évalue le bilan énergétique complet.
Infomaniak annonce une capacité de récupération correspondant à environ 1,7 MW de puissance thermique, soit près de 14,9 GWh de chaleur par an à pleine capacité. L’entreprise estime que cette production pourrait éviter le recours à des combustibles pour fournir une quantité équivalente de chaleur.
Cette logique intéresse particulièrement les collectivités qui cherchent à développer des réseaux de chauffage urbain moins dépendants du gaz.
Refroidissement : moins de climatisation et une meilleure utilisation de l’énergie
La récupération de chaleur n’est pas le seul élément de la stratégie énergétique d’Infomaniak.
L’entreprise indique avoir abandonné depuis 2013 la climatisation utilisant des liquides réfrigérants dans ses data centers, au profit d’un refroidissement par air extérieur filtré. Le fonctionnement précis dépend toutefois des caractéristiques de chaque installation.
Dans son rapport d’impact environnemental, Infomaniak annonce un PUE moyen de 1,085 pour l’ensemble de ses data centers en 2024.
Le PUE, ou Power Usage Effectiveness, mesure le rapport entre l’énergie totale consommée par un centre de données et celle utilisée directement par ses équipements informatiques. Plus le chiffre se rapproche de 1, moins les équipements auxiliaires — refroidissement, éclairage et autres systèmes — ajoutent de consommation.
Un PUE de 1,085 signifie que, pour 100 kWh consommés par les équipements informatiques, environ 8,5 kWh supplémentaires sont utilisés par les autres installations, selon le périmètre de calcul de l’indicateur.
Ce résultat témoigne d’une bonne efficacité énergétique. Il ne suffit cependant pas à mesurer à lui seul l’impact environnemental global : il ne renseigne pas directement sur la fabrication des serveurs, la construction du bâtiment ou l’origine de l’électricité.
Pour comprendre pourquoi ces questions deviennent centrales avec l’essor de l’IA, notre article sur les data centers en France et en Suisse revient sur les besoins croissants en infrastructures, en électricité et en refroidissement.
L’intelligence artificielle rend cette récupération encore plus intéressante
Les modèles d’intelligence artificielle nécessitent des capacités de calcul importantes, notamment lorsqu’ils sont entraînés ou sollicités à grande échelle. Les processeurs et accélérateurs utilisés pour ces opérations dégagent de la chaleur, ce qui augmente les besoins de refroidissement des installations.
Le D4 accueille notamment des capacités de calcul destinées à l’IA. Cette activité permet de relier deux besoins : d’un côté, une infrastructure informatique qui doit fonctionner en continu ; de l’autre, un réseau de chaleur qui peut utiliser une partie de l’énergie thermique disponible.
Infomaniak explique notamment que son infrastructure permet d’héberger son assistant IA Euria dans un environnement alimenté par de l’électricité renouvelable certifiée, tout en récupérant la chaleur produite.
Cette approche rejoint une évolution plus large du secteur : les centres de données ne sont plus seulement envisagés comme des bâtiments qui consomment de l’électricité, mais aussi comme des infrastructures susceptibles de participer aux systèmes énergétiques locaux.
À mesure que les besoins en calcul augmentent, la question ne sera donc pas uniquement de construire des serveurs plus performants. Il faudra aussi mieux exploiter l’énergie nécessaire à leur fonctionnement. C’est également l’un des enjeux abordés dans notre article consacré aux AI Factories et aux infrastructures de calcul de NVIDIA.
Une infrastructure plus efficace n’est pas une infrastructure sans impact
Les performances énergétiques du D4 sont intéressantes, mais elles ne doivent pas masquer l’empreinte environnementale liée à sa construction.
Dans une analyse publiée le 15 avril 2026, Infomaniak chiffre les émissions de gaz à effet de serre de la construction du D4 à 1 961,9 tonnes de CO₂e. En intégrant le remplacement futur de certains équipements techniques, l’entreprise estime l’empreinte totale de cette phase à 5 566 tonnes de CO₂e sur la durée de vie prévue du bâtiment, conçue pour atteindre au moins 60 ans.
Ces chiffres, détaillés dans le bilan environnemental de la construction du D4, concernent le bâtiment et ses installations fixes, et non l’ensemble du cycle de vie des serveurs.
La distinction est importante : fabriquer les équipements informatiques, les remplacer et les faire fonctionner génère également des impacts. Une évaluation complète doit donc considérer l’infrastructure dans son ensemble, et pas uniquement l’efficacité du refroidissement.
Il faut aussi distinguer la capacité annoncée de récupération de chaleur de la chaleur effectivement livrée aux logements. La valorisation dépend notamment de la demande saisonnière, de la capacité du réseau et du fonctionnement des installations. En hiver, les besoins de chauffage sont élevés ; en été, il faut trouver d’autres usages à la chaleur disponible.
Infomaniak a notamment évoqué la possibilité de valoriser cette énergie pour fournir de l’eau chaude sanitaire. L’entreprise présente ainsi son système comme une infrastructure capable d’adapter l’usage de la chaleur aux besoins du réseau.
Un modèle qui pourrait inspirer d’autres data centers
Le projet D4 montre qu’une partie de l’impact énergétique du numérique peut être réduite en repensant la manière dont les infrastructures sont conçues et intégrées à leur environnement.
La récupération de chaleur n’est pas une solution universelle : elle fonctionne particulièrement bien lorsqu’un réseau de chauffage se trouve à proximité et qu’il existe une demande suffisante. La construction d’un tel système suppose donc une coordination entre l’exploitant du data center, les collectivités et les opérateurs énergétiques.
Mais le principe est reproductible. À l’heure où l’Europe cherche à développer ses capacités de calcul tout en maîtrisant leur consommation énergétique, les futurs centres de données pourraient être conçus dès le départ pour fournir des services supplémentaires aux territoires qui les accueillent.
L’enjeu ne se limite finalement pas à refroidir les serveurs avec moins d’énergie. Il consiste à tirer davantage de valeur de chaque kilowattheure consommé, tout en restant transparent sur les émissions liées à la construction, aux équipements et à l’exploitation.
Le D4 d’Infomaniak constitue une illustration concrète de cette approche : une infrastructure numérique dont la chaleur devient une ressource pour une partie de la ville.
À propos de l’auteur
Je suis Adrien Hassler, créateur d’AdrienTech, un média consacré à l’intelligence artificielle, aux nouvelles technologies, aux sciences, à l’astronomie et à la blockchain. Passionné par l’innovation, j’explore les technologies qui transforment notre environnement numérique et scientifique, avec l’envie de continuer à décrypter les innovations qui façonnent notre avenir.