
Il y a quelque chose d’assez symbolique dans le fait qu’une startup née dans les labos de l’EPFZ se retrouve absorbée par le plus grand logisticien privé du monde quelques années à peine après sa fondation. Le 19 mars 2026, Amazon a confirmé le rachat de Rivr, le robot livraison zurichois né à l’EPFZ capable de monter des escaliers et de déposer un colis devant une porte d’entrée sans intervention humaine. Le montant de la transaction n’a pas été divulgué. La direction, elle, a été annoncée en silence, dans un simple message envoyé aux sous-traitants de livraison d’Amazon.
Rivr, le robot livraison d’Amazon : un chien sur des rollers — et c’est exactement ce que ça ressemble
Pour comprendre pourquoi Amazon s’est intéressé à Rivr, il faut regarder le robot. Marko Bjelonic, CEO et cofondateur de l’entreprise, le décrit lui-même comme un chien sur des rollers. La plateforme repose sur quatre pattes équipées de roues — une architecture hybride qui lui permet d’alterner entre la mobilité rapide sur sol plat et la locomotion articulée pour franchir les obstacles. Escaliers, bordures, allées pavées irrégulières : là où les robots à roues classiques s’arrêtent, Rivr continue. Il se déplace à jusqu’à 15 km/h, transporte jusqu’à 30 kilos, et peut se redresser sur deux pattes pour atteindre une boîte aux lettres ou une trappe de livraison en hauteur. Une fois arrivé à destination, une trappe s’ouvre dans son dos pour déposer délicatement le colis sur le paillasson.
Ce qui distingue Rivr des autres projets de robots livreurs — les trottinettes à roulettes de Starship Technologies ou Serve Robotics, essentiellement conçues pour les surfaces planes — c’est précisément cette capacité à naviguer dans des environnements urbains non standardisés. La livraison résidentielle, avec ses entrées d’immeubles, ses marches, ses allées en pente, est le territoire que la robotique n’avait pas encore vraiment conquis.
Une acquisition préparée de longue date
L’opération ne sort pas de nulle part. En 2024, l’Amazon Industrial Innovation Fund — un fonds d’un milliard de dollars dédié aux technologies d’entrepôt et de logistique — et Bezos Expeditions, le véhicule d’investissement personnel de Jeff Bezos, avaient co-investi dans le tour de table initial de Rivr : 22,2 millions de dollars levés, valorisation estimée à 100 millions. La conversion d’un investissement seed en acquisition complète en moins de deux ans suit exactement le schéma qu’Amazon avait utilisé avec Kiva Systems en 2012 — investir tôt, valider par les pilotes, absorber avant que la concurrence ne s’en empare.
Avant le rachat, Rivr avait déjà démontré sa viabilité commerciale hors des labos. Un programme pilote mené à Austin avec Veho, un acteur américain de la livraison de colis. Des essais en Europe avec Just Eat Takeaway pour la livraison de repas à Zurich et à Milton Keynes au Royaume-Uni. Des projets temporairement freinés par des questions réglementaires — les robots autonomes circulant sur le domaine public nécessitent des autorisations que les législations peinent encore à formaliser — mais des résultats opérationnels suffisamment convaincants pour qu’Amazon décide de ne pas attendre plus longtemps.
Ce que ça dit d’Amazon — et de l’avenir des livreurs
Amazon gère déjà plus d’un million de robots dans ses centres de distribution. Elle vient de recruter Paolo Pirjanian, ex-CEO d’iRobot, comme vice-président de la robotique. Et son CEO Andy Jassy déclarait en juin 2025, sans ambiguïté, que l’automatisation devrait réduire les effectifs de l’entreprise dans les prochaines années. Dans ce contexte, la communication officielle autour de Rivr — les robots travailleront avec les livreurs, pas à leur place — mérite d’être lue avec un certain recul.
Les 390 000 chauffeurs-livreurs qui transportent quotidiennement des colis Amazon savent que la question n’est pas de savoir si l’automatisation les affectera, mais quand et dans quelle mesure. Rivr cible pour l’instant les « cent derniers mètres » — le trajet du camion à la porte — pour alléger la charge physique des livreurs et réduire les accidents. C’est un angle raisonnable et sincère, dans un premier temps. Ce que deviendra le périmètre d’action du robot dans cinq ans, quand il sera déployé à grande échelle, est une autre question.
Une fierté suisse avec des nuances
Du côté de l’écosystème startup suisse, l’acquisition est reçue avec une fierté teintée d’ambivalence. Venturelab, qui classait Rivr parmi les Top 100 startups suisses, souligne que l’opération confirme la capacité des spin-offs de l’EPFZ à générer des technologies adoptées à l’échelle mondiale. L’Amazon Industrial Innovation Fund a par ailleurs investi dans Algorized, une autre startup de Lausanne travaillant sur la robotique en environnements complexes — signe que la Suisse romande et alémanique sont clairement dans le radar d’Amazon pour la prochaine vague de l’automatisation physique. Une dynamique qui s’inscrit dans la course plus large à l’automatisation que nous avions analysée dans notre article sur les agents IA autonomes.
Mais une acquisition, même valorisée à 100 millions, reste une acquisition. Rivr ne sera pas le prochain champion technologique suisse indépendant — elle sera une division R&D d’un groupe américain. C’est la réalité des écosystèmes de startup en Europe : les meilleures équipes techniques finissent souvent absorbées avant d’avoir eu le temps de devenir des acteurs autonomes à l’échelle mondiale.
Les tests commencent cette année
Amazon a annoncé que les premiers tests de livraison à domicile avec les robots Rivr débuteront dans le courant 2026. Pas de ville précisée, pas de calendrier détaillé — l’entreprise est dans ce qu’elle appelle elle-même les « premières étapes ». Ce que ce rachat confirme, c’est qu’Amazon Rivr et son robot de livraison vont désormais s’inscrire dans une stratégie mondiale d’automatisation du dernier kilomètre. Unitree et DeepRobotics en Chine proposent déjà des quadrupèdes comparables à des prix inférieurs. La fenêtre pour s’imposer est courte.
Marko Bjelonic l’a formulé sans détour en annonçant la vente : cette étape va accélérer la vision de construire une IA physique générale à travers la livraison du dernier kilomètre. Ce n’est pas la fin d’une aventure zurichoise — c’est le début d’un déploiement planétaire.
Article rédigé le 25 mars 2026 par Adrien Hassler, passionné d’astronomie, d’IA et de nouvelles technologies, et créateur d’AdrienTech.com
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