Mission Ramses Apophis 2029 : l’Europe se prépare

llustration de la mission Ramses, qui partira en 2028 vers sa cible, l’astéroïde Apophis.

Il y a des dates qui méritent qu’on les note longtemps à l’avance. Le vendredi 13 avril 2029, un astéroïde de la taille de la tour Eiffel frôlera la Terre à seulement 31 600 kilomètres — soit moins loin que la plupart des satellites de télécommunication qui font tourner internet en ce moment. Il ne nous touchera pas. Mais son passage sera visible à l’œil nu par deux milliards de personnes en Europe et en Afrique. Et si l’ESA tient son calendrier, la mission Ramses Apophis 2029 sera déjà là pour l’accueillir.

Apophis — le dieu du chaos, rebaptisé en astéroïde

L’astéroïde Apophis a été découvert en 2004 par des chercheurs du laboratoire d’étude des astéroïdes de l’université de Hawaii. Dans les semaines qui ont suivi sa découverte, les calculs orbitaux ont estimé qu’il avait 1 chance sur 37 de percuter la Terre en 2029 — la plus haute probabilité de collision jamais attribuée à un astéroïde d’une telle taille. C’est ce chiffre qui lui a valu son nom : Apophis est le dieu égyptien du chaos et de la destruction. Des observations plus précises ont depuis écarté tout risque de collision, non seulement pour 2029 mais pour les cent prochaines années au moins.

Ce qui reste, c’est le rendez-vous. Selon Benoit Carry, astronome adjoint à l’Observatoire de la Côte d’Azur, le passage d’un corps aussi massif aussi près de notre planète est un événement qui ne se produit qu’une fois tous les quelques milliers d’années. Apophis mesure environ 330 mètres de diamètre pour un poids estimé entre 40 et 50 millions de tonnes. Il se déplace à 12 kilomètres par seconde. Si un tel objet percutait la Terre, il formerait un cratère de 2,5 kilomètres de diamètre, déclencherait un tsunami dévastateur en cas d’impact océanique, et projetterait assez de poussière dans l’atmosphère pour perturber le climat à l’échelle d’un pays entier.

Il ne nous touchera pas en 2029. Mais il passera. Et cette proximité exceptionnelle représente, selon Patrick Michel de l’Observatoire de la Côte d’Azur et responsable scientifique de la mission Ramses, une opportunité scientifique unique — peut-être la seule de notre génération pour étudier un tel objet dans de telles conditions.

Hera d’abord, Ramses ensuite

Pour comprendre Ramses, il faut revenir à Hera — la première mission du programme de défense planétaire de l’ESA, lancée en 2024. Son objectif : analyser en détail les effets de l’impact de la sonde DART de la NASA sur l’astéroïde Dimorphos, à 11 millions de kilomètres de la Terre. DART avait volontairement percuté Dimorphos en 2022 pour tester la déviation d’un astéroïde par impact cinétique. Hera est allée mesurer ce que ça avait vraiment changé — la forme du cratère, la modification de l’orbite, la structure interne du corps. C’était le premier test grandeur nature de la défense planétaire dans l’histoire.

Ramses est la deuxième pierre de cet édifice. Son nom complet : Rapid Apophis Mission for SpacE Safety. Elle sera lancée entre le 20 avril et le 15 mai 2028 depuis l’île japonaise de Tanegashima, à bord d’un lanceur H3 de la JAXA — partenaire de l’ESA sur ce projet. Dix mois de transit dans l’espace, une approche d’Apophis entamée en février 2029, deux mois avant le passage historique. La sonde restera ensuite aux côtés de l’astéroïde jusqu’en août 2029 — six mois d’observations continues avant, pendant et après le frôlement de la Terre.

Ce que Ramses va mesurer — et pourquoi ça compte

La sonde principale mesure deux mètres de côté et emporte une caméra hyperspectrale pour analyser la composition chimique de surface, une caméra haute résolution capable de distinguer des détails de 10 centimètres pour détecter d’éventuels glissements de terrain, et un spectromètre plasma pour analyser l’environnement de particules chargées autour de l’astéroïde. Mais ce sont ses deux cubesats — des satellites miniatures de 12 kilos chacun — qui portent les instruments les plus attendus.

Le premier cubesat sera déployé à proximité d’Apophis et embarquera un radar basse fréquence pour sonder l’intérieur de l’astéroïde, ainsi qu’un analyseur de poussière. Le second se posera directement sur la surface d’Apophis, quelques jours avant le passage au plus près de la Terre, et emportera un gravimètre et un sismographe. Le radar et le sismographe sont deux contributions françaises, développées en partenariat avec le CNRS et l’Observatoire de la Côte d’Azur.

L’enjeu scientifique central, c’est de comprendre comment l’attraction gravitationnelle terrestre va déformer Apophis lors de son passage. Les forces de marées exercées par la Terre devraient provoquer des vibrations internes, des glissements de terrain en surface, et modifier légèrement l’orbite et la vitesse de rotation de l’astéroïde. Mesurer précisément ces effets permettra de modéliser la réponse physique d’un astéroïde aux forces extérieures — une information cruciale pour calibrer de futures missions de déviation.

Une course que l’Europe remportera

Ramses ne sera pas seule. La sonde américaine Osiris-Apex de la NASA est également programmée pour rejoindre Apophis en 2029. Mais elle n’arrivera qu’un mois après le passage au plus près de la Terre — ratant ainsi la fenêtre la plus précieuse. L’ESA et la JAXA seront donc en première ligne pour la phase la plus critique de l’observation.

Ce délai relatif de la NASA tient à une contrainte simple : Osiris-Apex est une sonde reconvertie, initialement conçue pour étudier l’astéroïde Bennu. Sa trajectoire vers Apophis est moins directe. Ramses, elle, a été conçue spécifiquement pour ce rendez-vous, avec un calendrier resserré qui force l’équipe à aller vite. Comme le souligne Patrick Michel dans son analyse publiée par le CNRS, il n’aura fallu que quatre ans pour concevoir et lancer cette mission — contre quinze ans en moyenne pour une mission spatiale classique. C’est précisément ce type de réactivité qui serait nécessaire si un vrai astéroïde menaçant était détecté avec peu de temps d’avance.

La défense planétaire n’est plus de la science-fiction

Ce qui se joue avec Hera et Ramses, c’est une bascule. Pendant des décennies, la protection de la Terre contre les astéroïdes relevait du scénario catastrophe cinématographique — Armageddon, Don’t Look Up, et leurs déclinaisons. Depuis 2022 et l’impact réussi de DART sur Dimorphos, c’est une discipline scientifique opérationnelle avec des missions réelles, des budgets alloués, et des protocoles en cours de développement.

L’ESA a intégré la défense planétaire dans son programme Sécurité de l’espace depuis 2019. Ce programme surveille les géocroiseurs — les astéroïdes dont l’orbite croise celle de la Terre — et développe des stratégies de déviation adaptées à leurs propriétés physiques. Ramses est la pièce centrale de ce dispositif pour la prochaine décennie : ses résultats alimenteront directement les modèles utilisés pour évaluer les risques futurs et choisir les méthodes d’intervention appropriées.

Le 13 avril 2029, Apophis passera dans le ciel sans causer de dégâts. Mais dans les laboratoires de Nice, de Paris, de l’ESA et de la JAXA, ce passage sera l’observation scientifique la plus précieuse de la décennie sur la défense planétaire. C’est exactement ce que des outils comme l’IA couplée au James Webb commencent à rendre possible — détecter plus tôt, analyser plus vite, décider mieux. Et si une menace plus sérieuse devait un jour pointer à l’horizon, nous aurons au moins appris comment y répondre.

Article rédigé le 29 mars 2026 par Adrien Hassler, passionné d’astronomie, d’IA et de nouvelles technologies, et créateur d’AdrienTech.com

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