
Il y a quelque chose d’un peu vertigineux dans l’idée. Des milliers de serveurs enfermés dans des cylindres d’acier, immergés à plusieurs dizaines de mètres sous la surface de l’océan, traitant silencieusement des requêtes d’utilisateurs qui ne les verront jamais. Pas de technicien sur place, pas de climatisation mécanique, pas d’emprise au sol. Juste le froid naturel de l’eau, et les câbles sous-marins qui relient tout ça au reste du monde. L’idée paraît sortie d’un roman de science-fiction. Elle existe pourtant depuis une dizaine d’années — et elle revient en force, portée par une urgence que l’on a déjà évoquée ici : les data centers terrestres ont un problème d’eau et d’énergie que personne ne sait vraiment comment résoudre.
Microsoft a tenté l’expérience — puis abandonné
L’histoire commence en 2015, quand Microsoft plonge un premier module expérimental au large des côtes californiennes dans le cadre du Project Natick. Trois ans plus tard, une deuxième phase : un conteneur de 12 mètres de long, renfermant 864 serveurs répartis en 12 baies, immergé à 35 mètres de profondeur au large des îles Orcades en Écosse. Alimenté par l’énergie renouvelable d’un câble relié à la terre ferme, conçu avec Naval Group — le spécialiste français de l’ingénierie navale — en adaptant des technologies de refroidissement habituellement réservées aux sous-marins militaires. Le module fonctionne sans intervention humaine pendant deux ans et huit mois. Résultat surprenant : le taux de défaillance des serveurs est huit fois inférieur à celui des installations terrestres équivalentes. Moins de vibrations, moins d’oxygène, moins d’humidité corrosive.
L’expérience est un succès technique. Mais en février 2026, la responsable des opérations cloud de Microsoft, Noelle Walsh, tranche dans le vif en déclarant au média spécialisé DatacenterDynamics : elle ne construira de data centers sous-marins nulle part dans le monde. L’entreprise a appris des choses précieuses sur la gestion des vibrations et des contraintes en milieu immergé — et elle compte les appliquer ailleurs. Mais la maintenance, le coût de déploiement et la complexité du passage à l’échelle ont eu raison de l’ambition initiale.
La Chine, elle, a sauté le pas
Pendant que Microsoft reculait, un acteur moins médiatisé en Europe avançait. Highlander, une entreprise chinoise spécialisée dans les infrastructures numériques, a mis en service en 2023 le premier data center sous-marin commercial au monde, immergé à 35 mètres de profondeur au large de Hainan. L’installation pèse 1 300 tonnes et repose sur le fond marin, connectée à la côte par des câbles à fibre optique. China Telecom et des acteurs de l’IA comme SenseTime figurent parmi ses premiers clients.
En juin 2025, un accord a été signé pour construire le premier data center sous-marin au monde alimenté exclusivement par l’éolien offshore, dans la zone spéciale de Lingang près de Shanghai. Porté par HiCloud Technology, le projet table sur un PUE — indicateur d’efficacité énergétique — inférieur à 1,15, avec 97 % d’énergie verte. La première phase, à 2,3 MW, est déjà opérationnelle. La deuxième vise 24 MW, dédiés aux charges de travail IA et au calcul haute performance.
L’océan comme climatiseur naturel
L’argument central de ces infrastructures tient en une phrase : l’eau froide de l’océan fait le travail que des milliers de tonnes de climatisation mécanique font sur terre. Pas besoin de pompes énergivores ni de tours de refroidissement qui s’évaporent en emportant des millions de litres d’eau douce. La mer absorbe la chaleur des serveurs passivement, en continu, sans consommation énergétique additionnelle. Le résultat : une consommation électrique globale réduite et une empreinte au sol nulle — aucun terrain constructible mobilisé, aucun voisinage perturbé par des ronronnements de machines.
Le déploiement est aussi remarquablement rapide. Là où construire un data center terrestre prend plusieurs années entre permis, construction et mise en service, un module sous-marin peut passer de l’usine à l’opérationnel en moins de 90 jours. C’est un avantage concurrentiel considérable dans un secteur où la demande explose plus vite que les infrastructures ne peuvent suivre.
Ce que les défenseurs de l’environnement marin contestent
Mais l’océan n’est pas un vide. C’est un écosystème. Et poser des masses métalliques industrielles sur le fond marin ne se fait pas sans conséquences. Un projet de data center sous-marin dans la baie de San Francisco s’est vu opposer un refus des autorités locales, qui ont mis en avant des risques de prolifération d’algues toxiques et de hausse localisée de la température de l’eau, menaçant les espèces marines. Les premières études autour du module des Orcades de Microsoft montrent que la faune locale s’est plutôt bien adaptée à la présence du cylindre — certaines espèces ayant même colonisé la coque. Mais une poignée d’observations sur un seul prototype pendant deux ans ne constitue pas une base scientifique suffisante pour valider un déploiement à grande échelle.
Le réchauffement des océans complexifie encore l’équation. Des températures marines en hausse réduisent l’efficacité du refroidissement naturel, ce qui pourrait à terme forcer des remontées régulières des modules pour maintenance — un processus coûteux et potentiellement destructeur pour les fonds marins environnants.
Un marché qui parie sur l’avenir
Malgré les incertitudes, les projections financières sont sans ambiguïté. Le marché mondial des data centers sous-marins était évalué à 976 millions de dollars en 2020. Il a atteint 2,5 milliards en 2025, et les analystes prévoient 14,5 milliards d’ici 2035 — soit un taux de croissance annuel de 19,3 %. Des acteurs comme Subsea Cloud, Nautilus Data Technologies ou Naval Group investissent activement ce créneau, chacun avec des approches techniques distinctes.
À l’Université de Tartu en Estonie, des chercheurs explorent une piste radicalement différente : transformer de vieux smartphones en micro data centers sous-marins modulaires, à 8 euros l’unité, pour des usages de surveillance marine autonome. À l’autre extrémité du spectre, Google investit dans ce qui est décrit comme le plus grand réseau privé de câbles sous-marins du monde — une infrastructure dans laquelle des data centers immergés trouveraient une intégration naturelle.
Une idée qui cherche encore son modèle
Ce qui se dessine, c’est moins une révolution imminente qu’une technologie en quête de son contexte d’application optimal. Le data center sous-marin n’a probablement pas vocation à remplacer les grandes installations terrestres. Mais pour des usages spécifiques — calcul en périphérie à faible latence près des côtes densément peuplées, infrastructures IA alimentées par l’éolien offshore, déploiements rapides dans des zones sans foncier disponible — il représente une option sérieuse que les acteurs les plus ambitieux commencent à prendre très concrètement.
Microsoft a planté la graine, puis s’est retiré. La Chine cultive. Le reste du secteur regarde, calcule, et commence à se demander si l’océan n’est pas, finalement, le prochain terrain de jeu de l’infrastructure numérique mondiale.
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Article rédigé le 20 mars 2026 par Adrien Hassler, passionné d’astronomie, d’IA et de nouvelles technologies, et créateur d’AdrienTech.com